Les écrits



L'ombre et la lumière


Dans ses paysages urbains fortement structurés — peints avec la même simplicité nue, que l'on soit à New York, Paris ou Saint-Maur-des-Fossés —, Marc Goldstain, né aux environs de Paris, représente la banalité muette du quotidien des quartiers pavillonnaires, les zones franches et bétonnées dans lesquelles poussent l'ennui et les mauvaises herbes, la modestie des environnements familiers. Marc Goldstain est un peintre du silence et du détachement — de la « banlieue » comme lieu de passage.

Sa peinture est mate et précise, dénuée de sentimentalisme, à la manière des œuvres en sourdine d'Edward Hopper. Comme chez le peintre américain, c'est de l'absence même de sujet que Marc Goldstain fait surgir la poésie. Lieux trop connus, méconnus, les rues de banlieue sont pour lui un terrain de prospection plastique. Le peintre défricheur s'ingénie à y révéler tour à tour les perspectives accablantes des cités orthogonales, où l'air et la lumière s'engouffrent avec violence (Saint-Maur, avenue de Lattre de Tassigny, été, 2005), les duels inégaux entre l'asphalte orgueilleux du trottoir et la nature insoumise et anarchique (Trottoir et friches, 2005), ou les nuances délavées du béton grisé, animé ça et là de couleurs pures (City Game, le grand nettoyage, 2006).

Evacuant le plus souvent dans ses vues de villes la figure humaine — à laquelle il s'attache par ailleurs dans d'autres séries d'œuvres avec le même dépouillement —, Marc Goldstain la fait paradoxalement resurgir dans un espace à la fois inhumain et organique : le métro. Réseaux d'artères où circule le flux des individus, amarres ténues et vitales entre la ville et sa périphérie, les couloirs du métro, parfois teintés un rouge sang (Vaisseaux, 2007), symbolisent un macro-organisme reliant le cœur aux organes. Dans ces vues souterraines où luisent les lumières pâles et brutales des néons et où se perdent des êtres indifférenciés, sans corps ni visage, (Descent , 2006), l'artiste expose avec intransigeance les entrailles de la ville — et synthétise ainsi les thèmes du corps et du paysage.

Flirtant avec la représentation photographique, à laquelle elles empruntent l'arbitraire de l'instantané et une netteté sans concession, les compositions de l'artiste, savants et innés jeux de lignes et de perspectives strictes, se réclament du réel pour mieux évacuer la question du sujet. Héritier en cela des impressionnistes qui proclamaient l'abolition du sujet pour se préoccuper de la seule jouissance rétinienne de la peinture, Marc Goldstain préfère à la grandiloquence iconographique la suggestion discrète d'une petite musique intime.

Vues du boulevard périphérique, de rues désertées, de lieux de passage... : les toiles de l'artiste se concentrent sur les entre-deux, les espaces intermédiaires. Marc Goldstain, artisan patient de l'indéfini, qui échappe aux catégories traditionnelles de la peinture, et explorateur de nouveaux sujets à peindre, défie ainsi les codes de la représentation.

"L'ombre et la lumière" - 2008 Magali Lesauvage



"Je peins la réalité"


Je peins la réalité. Elle se donne à moi par l'émotion qu'elle provoque. Cette émotion stimule mon imaginaire. L'imaginaire c'est cette part de l'être qui invente, qui est séduit par un sentiment, une idée et qui le déroule dans une création.

La réalité c'est subjectif. Faire de la peinture réaliste, c'est éminemment subjectif. C'est valider tout un ensemble de nuances perçues par et dans son propre corps. Et qu'y a-t-il de plus réel que ce qu'on perçoit dans son propre corps ?

L'imaginaire ne peut se déployer qu'à partir de ces perceptions, réelles.

L'imaginaire ça n'est pas une désincarnation vers un ailleurs hypothétique; L'imaginaire c'est entrer de plein pied dans la matière , celle du corps et de ses perceptions:

la lumière la couleurs les formes, les émotions qu'elles produisent… celles qui donnent un goût à la vie et qui sont le substratum du désir d'expression comme du désir de vivre. Voilà les raisons pour lesquelles je peins.


"Je peins la réalité" - 2007 Marc Goldstain


Deux peintures habillées

nu


En répondant à la proposition de Maurice Renoma, je pensais au mot» rencontre ».Une rencontre entre deux façon d'habiller le monde, celle de Maurice Renoma, en sa qualité de couturier, valorise le corps en lui ajoutant « une extension », un vêtement issue d'une vision de l'homme d'aujourd'hui, et d'un savoir faire artisanal.

Le plasticien que je suis a une ambition qui n'est guère différente ; repeindre la réalité à mon goût, à mon sentiment ; ce qui inclut également une part de travail manuel. Cet allé et retour entre peinture et couture a été un moment de liberté. Le résultat n'a pas été prémédité, une vrai rencontre donc, un processus dont le résultat est inattendu, différent de ce que je fais seul, et en même temps reconnaissable.

La réponse que j'ai donnée à Maurice Renoma à deux aspects. Les deux sont le fruit du métissage entre peinture et couture. Le premier versant de ma proposition a été influencé par une forte rencontre de cœur, qui a donné « l'épouvantail amoureux ». Il est bâti autour d'un blazer ravagé par la puissance du sentiment libéré : déchiré au rasoir, planté dans la terre, mais animé par des cœurs s'échappant-palpitant et lumineux- de toute part.

Le deuxième versant de ma proposition est le pendant du premier.

Ici, pas de destruction, ni de mélange ; simplement une paisible accommodation. Le blazer recouvre le corps peint d'un homme nu. Le vêtement retrouve sa fonction de base :habiller.
La poésie vient évidemment du fait que bien qu'étant réel, la veste n'habille que l'image d'un corps…Dont la nudité est à nouveau soulignée par un cadre, que le vêtement ne parvient pas à cacher. Le vêtement devient alors un rideau de théâtre, s'ouvrant sur la scène du corps, dont le sexe est le principal élément dramatique.

"Deux peintures habillées" - 2007 Marc Goldstain


Espace carte blanche


L'œuvre de Marc Goldstain pose question - réaliste, hyperréaliste à première vue - l'artiste met au point au sens photographique du terme. Il règle, appréhende l'espace avec un sens inné, en perçoit immédiatement l'enjeu.

Frontale, l'œuvre fait face. Une méthode règle son processus de création : son terrain de chasse, la ville pour ses symboles, ses excès en béton et en signalétique ; puis, l'évidence, l'appel du motif au sens « matissien » du terme. Photographier pour immortaliser sa proie, la chair encore tiède, la dépecer non pas d'une façon scientifique, mécanique ou chirurgicale mais guidé par ses sens, à l'écoute de l'humain. Il prélève un échantillon de réalité selon le principe « duchampien », l'analyse puis établit un diagnostic au respect d'un dispositif photographique jouant sur les rapports de valeurs, les résonances de tonalités et le glissement du positif vers le négatif.

Certes, la précision du rendu trouble, ébranle nos perceptions. L'œuvre de Marc Goldstain ne s'apparente pourtant aucunement à la narration. Elle ne raconte pas mais présente un état, conjonction d'un lieu et d'un temps où le quotidien s'érige au rang d'un symbole, hymne à une mémoire individuelle mais aussi collective.

Un motif clairement ciblé, une lumière subtile, diffuse et distillée, la recherche plastique de Goldstain semble assimilée. Néanmoins, la toile interroge : la ville est-elle le vecteur par excellence de l'artifice moderne ou un révélateur d'une conscience humaniste ?

Une certitude, l'œuvre de Marc Goldstain n'est ni photographie ni peinture mais une radiographie d'un état sociétal.

"Texte de Christelle Langerné" - 2007


Musée De Saint-Maur Réalités intimes à Saint-Maur

Avenue de Lattre de Tassigny, automne Huile sur toile, 2004

Les rues de Saint-Maur, Marc Goldstain les connaît depuis son enfance. Ce sont ces allées tranquilles, des portails s'ouvrant sur des jardins inconnus et surtout la ligne de RER, à la fois limite et trouée vers d'autres horizons, qui furent autant de sujets alors qu'il s'initiait à la peinture.

Quinze ans plus tard, pour cette exposition, il retourne dans le quartier du Parc Saint-Maur et s'imprègne à nouveau de ces perspectives.

La maturité du peintre transparaît tant dans le propos que dans le traitement de la peinture. Cette dernière a gagné en contraste, légèreté et fluidité. L'atmosphère changeante des lumières est prétexte à un jeu d'interprétation qui dépasse le rythme des saisons. Face à la dualité issue de sa réflexion, Marc Goldstain poursuit sa quête d'authenticité.

Vernissage le vendredi 28 janvier à partir de 17 h 30 du 29 janvier au 24 avril 2005


Réalités intimes à Saint-Maur


Le portail de la maison blanche Huile sur toile, 2004


Approcher la réalité, c'est une manière d'approcher un mystère ; j'essaye de rendre l'espace entre les deux.

L'attachement que j'éprouve pour la représentation de la ville de mon enfance est simple ; j'y ai vécu, tout y est simplement plus prégnant qu'ailleurs.

Le réalisme urbain s'est imposé de lui-même dès mes premiers pas de plasticien, grâce à ma compréhension et mon intérêt spontanés pour l'agencement spatial du monde visible. Très jeune, j'ai commencé à être attentif aux changements de lumière sur les murs de ma chambre, sur le plafond de la salle de classe. J'étais réellement fasciné et ému par cette réalité-là (qui ne faisait malheureusement pas partie du programme scolaire !).

Je présente donc des images liées à une réalité contingente et contemporaine, qui a évolué au fur et à mesure de mes déplacements et de mes découvertes. Mais cela a commencé dans la banlieue où je vivais, à Saint Maur. Une juxtaposition de pavillons et de petits immeubles ponctuée de placettes, et de marronniers. Une façon de m'approprier ce paysage qui m'était quotidien, donc un peu banal, était de le dessiner, le photographier, le peindre, bref, lui donner du relief, de la poésie, fût-il celui de pavillons de banlieue.

Aujourd'hui, ce qui m'a amené à peindre de nouveau Saint-Maur, c'est que, malgré sa lente métamorphose, la ville réveille en moi, à chacune de mes visites des sensations et des émotions qui ne demandent qu'à devenir visibles. De plus, mes préoccupations plastiques du moment y trouvent un écho favorable. Les trottoirs de Saint-maur sont encore faits de matières variées, d'où les herbes folles ne sont pas exclues ! Si on ne regarde que le sol et les murs, tout redevient alors simplement minéral (la pierre, béton, bitume), un minéral urbain, végétal et pourquoi pas, féerique. A peine un peu d'architecture (des murs), peu d'objets, (le mobilier urbain, un rare mégot…), la mousse, les mauvaises herbes…- le tout finement mis en lumière par le grand décorateur…

"L'essentiel est dans la lumière qui décide de l'existence et de l'inexistence de toutes choses dans le tableau. C'est elle qui bouffe les toits de zinc, le profil des façades, les pare-brises de voitures d'un trait de pinceau blanc qui suffit à tout dire." Hector Obalk

"Jamais le pinceau ne guide le traitement des choses, et les choses n'existent en fin de compte que grâce à leurs reflets. Aucun maniérisme non plus : si le pinceau est tremblant, c'est parce qu'il est à l'écoute des yeux. Sur la chaussée mouillée, dans l'air sans poussière, la vision est perçante. Jamais le style ne l'emporte sur la sensibilité." Hector Obalk

"Réalités intimes à Saint-Maur" - 2004 Marc Goldstain


Constable et le geste, et petit plaidoyer pour la peinture réaliste.


Constable est sans doute un des premier à avoir été touché par la réalité quotidienne au point de la peindre.On peut se demander quel est le cheminement d'un peintre d'un genre qui est encore bien vivant aujourd'hvi. J'ai donc tenté, en me basant sur ma pratique, et sur l' œune de Constable de décrire l' experience de peindre « réaliste ». Il se dégage trois éléments essentiels à la comprehension de cette démarche, permettant d'esquisser, pourquoi pas, une méthode ou du moins une organisation cohérente de cette pratique ; la perception, l'émotion, et le geste, et leurs interrelations avec la peinture réaliste .

La perception est le premier acte. Chez le peintre, elle se manifeste grâce à deux types d'intelligence distinctes de la cognition pure; l'intelligence spatiale et l' intelligence intra corporelle, c'est à dire la qualité de la relation perceptive que l'on porte à soi-même (attention). et la capacité à comprendre un espace.

Par exemple, Constable à une compréhension immédiate de l'espace qui l'environne, de même qu'il a une attention particulière à ce que la perception de cet espace a comme effet sur lui (ex.l'emotion).Il voit le chemin qu'il connaît depuis son enfance; deux choses vont stimuler son émotion (1' émotion étant ici un «marqueur »permettant de se manifester à soi-même l'intérêt pour un évènement, une façon de prendre acte) : la première sera par exemple la qualité de ]a lumière sur la terre, la deuxième, le souvenir de l'avoir foulée aYec un être cher. Ces deux éléments vont générer en lui un effet, une activité interieure, un désir d'agir, d'autant plus intense que l'effet révélé sera puissant. A ce moment peut entrer en scène le troisième élément; le geste, donc la peinture. Chez Constable, le geste est éduqué par le dessin, mais malgré la précision subtile à laquelle il a été entrainé, il peut s'exprimer librement en fonction de quatre paramètres; sa vitesse,sa cadence, son amplitude et son orientation . Ces quatre paramètres sont parfaitement observable chez cet artiste: nul besoin d'une gestuelle demonstrative, d'une grande amplitude de la main pour suivre son parcours sur la toile. Par contre chaque touche portée par le geste prendra une forme et un sens particulier en fonction de la Yitesse à laquelle elle aura été appliquée et , également de l'intention de son auteur .Dans ses études, on sent que Constable est en relation d' empathie avec le brin d' herbe proche ou le personnage lointain qu'il représente. On sent que le geste à du être lent, ce qui lui a permis de représenter un sujet qui prend vie par une seule touche attentionnée.

Dans ses esquisses de grandeurs natures Constable distribue sa peinture d'un geste ample et rapide, régulier, bien que presque violent, désordonné. La violence y est exacerbée par le choix de sa dominante, le blanc, qui est utilisé de façon systématique pour indiquer la lumière, l'espace.

L'esquisse de la cathédrale de Salsbury permet une lecture très claire de l' orientation de son geste: sous la tempête émotionelle de ]' artiste, nulle verticale ne résiste (1a verticalité est presque absente de son œuvre, comme chez Soutine),la touche est diagonale. En revanche, on peut noter dans «le saut du cheval >), par exemple, que 1 'horizontalité, dans son aspect le plus terrien est parfaitement vécue et restituée par l'artiste.Le sol deYient alors \Taiment la base de son tableau, sur lequel l' œil peut se (re) poser. .. Quand Constable peind il nous renvoi à son amour de la réalité, de la forme, de la matière. C'est le sens de la vie qui est ici exalté.

La perception est une experience humaine, la machine ne peut qu'atténuer la singularité de son utilisateur, même si elle est pour lui un support d'expression.

Pratiquer la peinture, c'est embrasser un tout, s'en laisser pénétrer et le réstituer corporellement, émotionellement, par le prolongement du geste. La peinture réaliste a donc aussi bien une grande proximité avec le corps, l'interieur,qui est sa racine, et avec l'espace exterieur qu'elle décrit. Ainsi, elle évoque une globalité structurée, le dehors et le dedans ne faisant qu'un, c'est ce qui la rend touchante et intemporelle.

"Constable et le geste" - 2003 Marc Goldstain